Quinze mythes sur le vélo et l’Afrique

 Tiré du site internet www.Ibike.org par David Mozer et traduit par Christine Archambault

 
 
Introduction
 
Il est intéressant d'observer la réaction des gens lorsqu'ils tombent sur un livre sur le cyclotourisme en Afrique. De nombreuses personnes considèrent l'idée parfaitement illogique et s'en moquent devant leurs amis. Quelques-uns réagissent comme si c'était la meilleure idée qu'ils aient entendue depuis des années et ont envie de s'acheter un billet d'avion sur-le-champ. Des centaines d'Occidentaux ont fait du vélo en Afrique. Certains ont été si bouleversés par leur expérience qu'ils ont pleuré lorsqu'ils ont dû partir. De nombreux touristes sont retournés au cours des années pour entreprendre d'autres voyages en vélo sur ce continent. Ce n'est pas obligatoirement "l'un des endroits les plus dangereux du monde". Pourquoi y a-t-il autant de réactions variées lorsqu'on parle de "vélo en Afrique" ? Quelle réaction reflète le mieux la réalité ?
 
Le mythe du non-sens
 
Il est vrai que faire du vélo en Afrique n'est pas pour tout le monde. Ce n'est pas pour ceux qui ne s'intéressent ni au vélo ni à l'Afrique. Mais il se trouve des personnes qui apprécieraient vraiment l'expérience, mais qui ont des préjugés ou reçoivent de faux renseignements et qui écartent l'idée de manière prématurée. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de problèmes en Afrique ou qu'il ne faut pas voyager de manière avisée, néanmoins, sur de vastes régions, le cyclotourisme est praticable, agréable et hautement gratifiant. Les excursions en vélo en Afrique conviennent au pragmatique au tempérament facile, qui aime ne pas être confiné par des barrières de vitre, d'acier et de vitesse. Le participant potentiel n'a même pas à être un adepte des routes de terre et du logement rustique.
 
 
Le mythe des animaux sauvages
 
Mythe numéro un : "L'Afrique abrite des bêtes sauvages (dangereuses), et on y va avant tout pour voir des animaux. La plupart des animaux ne sont pas dangereux. On peut apercevoir des zèbres, des girafes, des éléphants, des grands koudous, des hippotragues, des impalas et des dizaines d'autres espèces sur le siège de sa bicyclette. Mais surtout, l'Afrique, c'est plus que la nature sauvage, et le vélo est un excellent moyen de la vivre. La faune n'est qu'une infime partie de ce continent, et une petite partie seulement du territoire compte des animaux sauvages. L'Afrique, c'est d'abord les gens et la culture : des peuples qui ont une histoire riche, une multiplicité de cultures complexes avec des structures gouvernementales raffinées, des expressions artistiques élaborées, diverses religions, ontologies et traditions colorées. On y retrouve des cités modernes, dotées du dernier-cri en matière de télécommunications ainsi que des petites communautés rurales, durables, d'une grande efficacité et à faible consommation. Il y a, au sein de ses frontières, un large éventail de microclimats et de formations géologiques, depuis les pics enneigés jusqu'aux pâturages verdoyants, des déserts arides jusqu'aux forêts ombrophiles tropicales denses. Remarque : on limite souvent l'accès aux vélos dans les parcs nationaux où il y a la plus grande concentration d'animaux en liberté.
 
Sont associées à ce mythe d'autres idées préconçues : "Le Kenya, c'est l'Afrique"; "L'Afrique, c'est le Kenya"; "Le Kenya, c'est pour sa faune"; "La faune, c'est au Kenya". Récemment, on a substitué l'Afrique du Sud au Kenya. Le Kenya et l'Afrique du Sud ne sont que deux des quelque cinquante pays d'Afrique. Chaque pays du continent a son propre visage politique, économique, social et physique. Le Kenya et l'Afrique du Sud ne sont pas les deux seules destinations remarquables d'Afrique. Ils ne sont pas, non plus, les pays les plus stables sur le plan politique, ni les plus uniques ou diversifiés sur le plan social. De surcroît, ils ne sont pas particulièrement uniques quant à la richesse de leur faune, et une dizaine d'autres pays rivalisent avec eux pour la beauté des paysages. Ce que le Kenya et l'Afrique du Sud ont, sans contredit, ce sont les environnements touristiques les plus occidentalisés de l'Afrique sub-saharienne. Cela masque l'Afrique au lieu d'en ouvrir la porte.
 
Un autre mythe consiste à penser qu'on va en Afrique pour escalader le mont Kilimandjaro. Bien que l'écologie du Kilimandjaro soit fascinante, la plupart des visiteurs n'y passent pas assez de temps pour en apprendre beaucoup sur le sujet, et il n'y a rien de particulièrement africain à propos de la culture d'escalade du Mont, à part l'origine des guides, des porteurs, des cuistots et des préposés aux guichets.
 
Le mythe de la violence
 
Mythe numéro deux : "Les Africains sont violents et dangereux." Le contraire est probablement plus près de la vérité. Il est moins dangereux de se promener le soir dans de nombreuses capitales africaines que dans de nombreuses villes nord-américaines. Cela ne veut pas dire qu'il faille abandonner sa prudence naturelle de citadin, mais un voyageur partant des États-Unis quitte un des pays les plus violents du monde pour des peuples parmi les plus doux et les plus hospitaliers de la planète. Il faut choisir avec soin où l'on va, mais on a l'embarras du choix des lieux à visiter. La violence associée à l'Afrique est tragique, mais elle est isolée à des poches géographiques spécifiques. L'instabilité dans un pays n'a aucun rapport avec la qualité de vie dans un pays limitrophe, de même que les émeutes au nord de Miami ou au sud de Los Angeles n'affectent nullement Coconut Grove ou Santa Monica. Et comme dans une émeute, la violence en Afrique est généralement l'œuvre d'une minorité rétive.
 
Il faut aussi distinguer entre la violence politique et contre la personne. On constate, après une étude plus approfondie, que la violence est : une rivalité entre des factions d'un pays, le prolongement de la violence occidentale dans des guerres par pays interposé ou alors l'héritage d'une dévastation culturelle menée au cours de l'époque coloniale. Il est facile pour le voyageur de contourner tout cela. Bien que les actes de violence contre la personne existent, il ne faut pas en exagérer la fréquence. Les Africains - pris dans un tourbillon de violence absurde - sont d'une douceur, d'une humilité et d'un optimisme dont nous pourrions tous apprendre. Ils ne se promènent pas dans la forêt en psalmodiant d'une manière menaçante, une lance à la main, et ils ne font pas bouillir les étrangers dans d'immenses marmites. Plus souvent qu'autrement, les Occidentaux qui ont bravé les mythes qu'on entretient sur l'Afrique sont déçus du manque de "rituels tribaux" en Afrique. La plupart des Africains se couchent très tôt le soir pour commencer à travailler dès le lever du jour.
 
Le mythe de la maladie
 
Mythe numéro trois : "Je tomberai malade en Afrique." Les voyageurs qui se rendent en Afrique doivent savoir qu'on y retrouve certaines maladies graves, mais cela ne signifie pas qu'on doive s'empêcher de manger, de boire ou de respirer lors d'un séjour sur ce continent. La liste des maladies est longue, mais la plupart sont faciles à éviter et les risques de les contracter sont minuscules. Pour celles à forts taux d'infection, des mesures de prévention efficace existent. Si on est à jour dans l'immunisation qu'on a reçue (les vaccins contre tétanos-diphtérie, poliomyélite et rougeole sont des vaccins de routine), on évite 95 % des problèmes. On peut se faire administrer un vaccin pour la fièvre jaune ainsi que pour la typhoïde et de nombreuses autres maladies. La maladie la plus grave que le voyageur risque de rencontrer, c'est la malaria. Bien qu'elle soit grave, le risque n'est pas uniforme dans tous les endroits ni en toute saison. On peut prendre des mesures pour l'éviter même sous ses formes les plus virulentes. Consultez votre clinique du voyageur ou votre médecin au sujet de la prophylaxie pour la malaria résistante à la chloroquine. Des médicaments préventifs sont disponibles. Ensuite, portez des vêtements à manches longues, un pantalon, des chaussures, des chaussettes et aspergez-vous de chasse-moustique le soir. Puis dormez sous une moustiquaire. Ce sont des conseils faciles à suivre. Ironiquement, les problèmes de santé les plus courants chez nos participants ont été des rhumes attrapés dans l'avion menant en Afrique; des coups de soleil ou insolations pour ceux qui n'ont pas utilisé de crème solaire et une diarrhée du voyageur, plutôt associée au changement d'environnement qu'à quelque chose de spécifique. La plupart du temps, la maladie se fait rare, et on conserve une santé vigoureuse.
 
 
Le mythe de la pollution
 
Mythe numéro quatre : "L'eau n'est pas potable en Afrique." En général, l'Afrique est moins industrialisée et utilise moins de produits chimiques en agriculture (ou aucun). L'eau souterraine africaine est aussi bonne - sinon meilleure - que celle des pays industrialisés. Au cours des vingt dernières années, on a investi d'énormes efforts dans le développement des ressources aquifères. L'Organisation mondiale de la Santé a creusé des trous de forage pour extraire de l'eau. Les pays scandinaves, le Canada et les États-Unis fournissent des programmes d'aide pour que de l'eau potable soit disponible en Afrique. Pour ceux qui veulent user de prudence, il se vend de petites pompes manuelles légères très efficaces, avec des filtres pour purifier l'eau.
 
 
Le mythe des conditions sanitaires
 
Mythe numéro cinq : "La nourriture est malsaine en Afrique." Encore une fois, il faut se concentrer sur les éléments pertinents. Je connais davantage de voyageurs qui ont été malades d'avoir mangé de riches sauces ou crèmes dans les hôtels chic que de personnes regrettant d'avoir mangé des plats locaux dans de petits restaurants. À l'instar de toute destination, il faut faire des choix judicieux. Le développement culturel a bien servi la société africaine : la plupart des gastronomies impliquent une sauce ou une garniture servie avec de la viande, du poulet, du poisson ou des légumes, parfaitement bouillis ou sautés à température élevée. On les sert sur un féculent comme du riz, du millet, du maïs ou un tubercule qu'on fait bouillir également. La viande, le poulet et le poisson ont probablement été tués et apprêtés le jour même, et les légumes sont frais de la ferme. J'ai mangé des milliers de repas, et ils sont succulents et sains. En faisant de l'exercice quotidiennement, en mangeant des fruits frais et tropicaux, des glucides, des légumes et des protéines au goût, en dormant bien la nuit et en s'éloignant du stress du mode de vie occidental, on peut revenir de l'Afrique en meilleure santé qu'à notre départ. Les Occidentaux apprécient surtout la cuisine du Sénégal, du Swahili, de l'Ouganda, de la Tunisie, du Libéria, de l'Éthiopie et du Ghana.
 
Le mythe des bêtes grouillantes
 
Mythe numéro six : "Il y a des nuées de serpents et d'insectes." J'ai connu plus de tempêtes de neige (deux) et de tremblements de terre (deux) au cours des dernières années en Afrique que j'ai vu de serpents vivants. On voit parfois un serpent mort sur la route, mais pas à chaque voyage. Comme la plupart des animaux, les serpents sont timides et ne cherchent pas les rencontres avec les êtres humains et vice-versa. En ce qui a trait aux insectes, ils dépendent des lieux et des époques de l'année. Il est préférable de voyager en Afrique durant la saison sèche, et j'ai la même bouteille de chasse-moustique depuis dix ans, et elle devrait durer encore dix ans. Évitez les insectes s'ils vous déplaisent, mais ne manquez pas l'Afrique pour cela.
 
 
Le mythe de la famine
 
Mythe numéro sept : "L'Afrique souffre de sécheresse et de famine." Ce sont deux choses différentes. Lorsqu'il y a eu un épisode de sécheresse au Zimbabwe, les cultivateurs qui s'adonnent à l'agriculture de subsistance ont vu le manque de pluie entraîner une pénurie de leur culture de base. Ils n'avaient donc rien à vendre pour acheter de la nourriture bien que les villes regorgeaient de nourriture et d'aliments que les touristes mangent. De plus, l'aquifère était toujours saine, et il y avait suffisamment d'eau potable. D'autre part, la plupart des famines les plus graves ont peu à voir avec la sécheresse. Elles sont plutôt reliées à des politiques d'État et des politiques économiques (de pair avec d'autres violations des droits de la personne) et sont donc souvent circonscrites sur le plan géographique, confinées à certaines frontières. Les régions où sévit la famine ne sont pas de bonnes destinations touristiques. Le voyageur averti ne se rend pas dans ces régions pour d'autres raisons également.
 
 
Le mythe du sida
 
Mythe numéro huit : "J'attraperai le sida." Comme en Amérique du Nord, en Europe et en Asie, le sida est une maladie liée au mode de vie. Si vous adoptez des habitudes saines, vous resterez en bonne santé. En voyageant en Afrique, vous ne serez pas plus conscient de la présence du sida dans la population que dans n'importe quelle ville occidentale.
 
 
Le mythe du climat
 
Mythe numéro neuf : "Il fait trop chaud pour pédaler en Afrique." L'Afrique est gigantesque, et on peut toujours trouver un endroit sur le continent où la température est clémente pour les cyclistes. Le climat varie énormément. Ceux qui planifient des voyages de façon autonome devront faire des recherches. Les guides touristiques ont vu de tout, des tempêtes de neige jusqu'à une chaleur étouffante. Il faut trouver le climat qui nous convient. Au milieu d'un été chaud et humide, on peut trouver des conditions plus fraîches et sèches en faisant du vélo plus au nord. De la même façon, on peut fuir un hiver froid pour trouver de merveilleuses conditions pour rouler en Afrique.
 
 
Le mythe de l'hygiène
 
Mythe numéro dix : "Comment pourrai-je me laver ?" Contrairement à de nombreuses cultures occidentales où l'on se lave une fois par jour, de nombreuses sociétés africaines sentent le besoin de se laver deux fois par jour. L'eau pour se laver fait partie de l'hospitalité de base. Il y a vingt ans que je fais du vélo en Afrique, et je n'ai pas pu me laver que durant quelques jours tout au plus, habituellement lors d'expéditions hors des sentiers battus (loin des destinations habituelles des cyclistes).
 
 
Le mythe de la civilisation
 
Mythe de onze à quinze : "Les conditions sont trop primitives." "Les routes ne sont pas entretenues." "Les hôtels sont infestés." "Pourquoi visiter un endroit où tout le monde est illettré ?" L'Afrique dispose peut-être de moins d'énergie et de ressources, mais fait preuve d'une telle innovation qu'elle est loin d'être primitive. Si c'est ce qu'on cherche, on peut parcourir des dizaines de milliers de kilomètres sur des routes de bitume, à travers des dizaines de pays. On trouve toutes sortes d'hôtels. Évidemment, on en a pour son budget, mais ne présumez pas qu'un hôtel bon marché est infesté. Les petites villes ont des banques et des directeurs de banque; les villages ont des écoles et des enseignants; et les retraités qui ont vécu toute leur vie professionnelle en ville reviennent souvent dans leur région d'origine. Toutes ces personnes sont loin d'être illettrées : elles parlent souvent de trois à cinq langues, nombre d'entre elles aiment raconter des histoires et partager une bonne conversation. Aux quatre coins de l'Afrique, on trouve plus de savoir qu'on pourrait en absorber.
 
 
Le mythe de l'intrépide suicidaire
 
Les conducteurs africains ont la réputation d'avoir une conduite imprudente. On conclut donc qu'il est suicidaire de faire du vélo en Afrique. Il est vrai que le taux d'accident est élevé, que les chauffeurs vont trop vite et prennent trop de risques, multipliés par l'équipement de mauvaise qualité, comme les freins, les pare-chocs et les phares. Ce qui compense, c'est que les routes des zones rurales (constituant la majeure partie de l'Afrique) accueillent très peu de trafic. Si les conducteurs vont à fond de train, s'il n'y a pas de véhicule qui s'approche, ils laissent normalement beaucoup de place au cycliste. Si un véhicule s'apprête à les croiser, ils ajusteront peut-être leur vitesse pour ne pas vous coincer. Cependant, il y a des exceptions, et vous devez être préparé à vous écarter de la route. Ce problème est plus aigu aux abords des zones urbaines à l'achalandage routier plus intense, juste avant que les routes à deux voies deviennent des routes à quatre voies. Dans les zones rurales, on est plus à l'aise à vélo que dans un véhicule qui tangue. Dans les villes, le problème tient en trois mots : suicide par asphyxie. Le diesel est chose courante, les appareils de contrôle de la pollution sont inexistants, et la congestion routière est terrible. L'air est donc assez toxique dans certaines villes. Dans ces circonstances, il vaut mieux rouler le matin. Dans l'ensemble, les conducteurs africains ne sont pas aussi agressifs et "jaloux de leur territoire" que leurs vis-à-vis occidentaux. Il n'y a aucun indice qui porterait à croire qu'il est plus dangereux de faire du vélo en Afrique qu'ailleurs.
 
Conclusion
 
Les images négatives associées à l'Afrique sont légion. En mettant fin à cet article, je me dis que certains lecteurs trouveront encore d'autres raisons pour éviter cette destination. Peu importe de quoi il s'agit, ce n'est sûrement pas aussi grave qu'ils l'imaginent. Chaque année, je retourne sur ce continent et je passe du bon temps. J'ai rencontré des gens qui ont fait comme moi, des gens de 9 à 75 ans. Nous ne sommes pas tous des illuminés qui avons la même hallucination. Si l'Afrique vous intéresse et que vous appréciez ce que les voyages à vélo ont de mieux à offrir; des paysages extraordinaires, des rencontres, la liberté de mouvement et une connaissance toute particulière des endroits qu'on visite, faites d'une pierre deux coups et venez pédaler en Afrique.
 
 
 
Traduction : Christine Archambault